L’IA n’amènera pas la fin du travail


L’essor massif de l’intelligence artificielle (IA) bouleverse le paysage de l’emploi, créant à la fois des opportunités et de nouveaux risques. Au Québec, un salarié sur six se retrouve exposé à cette menace, et ce sont principalement les femmes qui en subissent les conséquences.

Depuis 2022, les agents conversationnels utilisant l’IA se sont imposés avec une rapidité inédite. ChatGPT a ouvert la voie, suivi de près par des outils comme Claude, Gemini ou DeepSeek. Leur simplicité d’utilisation a favorisé une adoption généralisée à l’échelle mondiale.

Il n’en fallait pas davantage pour raviver l’ancien spectre du remplacement de l’humain par la machine, une peur qui ressurgit lors de chaque avancée technologique majeure.

Au fil des 300 dernières années, aucune révolution industrielle ou avancée technologique n’a engendré de chômage généralisé et durable. Toutefois, nombre de professions touchées par ces mutations ont soit été profondément modifiées, soit perdues au profit de nouveaux métiers, laissant de nombreux travailleurs sur la touche.

À mesure que la technologie progresse, il apparaît logique que les tâches manuelles répétitives, telles que le contrôle élémentaire d’équipements ou de machines, tendent à disparaître. À l’inverse, les emplois exigeant des compétences cognitives complexes, comme l’analyse de données ou des expertises professionnelles pointues, se développent. Cette redistribution crée inévitablement des gagnants et des perdants, selon le niveau d’études, la profession, le secteur d’activité, et le genre.

Les analyses des chercheurs Marc Frenette et Tahsin Mehdi, chez Statistique Canada, démontrent effectivement le recul des tâches manuelles routinières, compensé par la montée des tâches cognitives non routinières.

Ainsi, le recul des tâches manuelles routinières et l’essor du travail cognitif non routinier sont particulièrement nets au Québec depuis 35 ans. Entre 1989 et 2025, la part des emplois manuels répétitifs dans l’ensemble de l’emploi a chuté de 30 % à 21 %, tandis que les emplois cognitifs non routiniers sont passés de 23 % à 36 %.

C’est principalement l’intégration croissante des technologies – ordinateurs, Internet, robots, outils numériques – qui a stimulé la croissance de l’emploi dans les tâches cognitives non routinières, requérant analyse et créativité. L’abaissement significatif du coût des technologies au fil des décennies a accéléré leur diffusion, entraînant rapidement une diminution du travail manuel répétitif et une expansion des postes analytiques et créatifs.

Le deuxième graphique illustre deux tendances majeures issues de ces transformations. Premièrement, le secteur manufacturier, qui représentait 32 % des emplois il y a 75 ans, a vu sa part chuter de deux tiers. Bien que la technologie ait été un moteur, la transition vers une économie de services s’explique aussi par la hausse de la demande des ménages pour ces derniers. L’avènement de l’informatique, de la robotique et des outils numériques a permis à l’industrie manufacturière de limiter son recours au travail manuel répétitif. Ainsi, l’emploi manufacturier au Québec était déjà tombé à 19 % en 1989, puis à 11 % en 2025, une tendance qui touche l’ensemble de l’Amérique du Nord et qui paraît irréversible.

Deuxième constat : au contraire, les métiers spécialisés – sciences, finance, administration, santé, droit, éducation – ont connu une croissance marquée. Ce développement est lié non seulement au déplacement de la demande vers les services, mais aussi à l’apport des nouvelles technologies numériques, qui facilitent le travail intellectuel et créatif. La proportion d’emplois spécialisés au Québec a ainsi progressé de 22 % à 31 % entre 1989 et 2025.

Un troisième élément à souligner concerne l’impact différencié du progrès technologique sur l’emploi des femmes par rapport à celui des hommes. Depuis 35 ans, les femmes n’ont jamais occupé plus de 18 % des postes liés au travail manuel routinier au Québec, ces emplois étant majoritairement masculins. La diminution de ces emplois a donc affecté surtout les hommes.

Inversement, les femmes ont davantage profité de la croissance des emplois cognitifs non routiniers, où elles étaient déjà fortement représentées. En 2025, elles occupaient même la majorité de ces postes (54 %) au Québec.

Cette progression s’explique notamment par la percée des femmes dans l’enseignement supérieur, véritable incubateur pour les compétences analytiques et créatives. Selon le recensement de 2021, 66 % des Québécoises de 25 à 34 ans détenaient un diplôme collégial ou universitaire, contre seulement 48 % chez les hommes du même âge. Par ailleurs, l’élargissement et la flexibilité des congés parentaux, ainsi que des services de garde abordables, ont dynamisé la participation des jeunes femmes sur le marché du travail depuis 25 ans. Leur taux d’activité frôle désormais les plus hauts standards mondiaux. Résultat, l’écart salarial horaire entre hommes et femmes au Québec a été réduit de moitié, passant de 17 % en 2000 à 8 % en 2025, bien qu’il ne soit pas entièrement résorbé.

Il reste difficile d’isoler l’effet direct de l’IA sur l’emploi au Canada au cours des trois dernières années, car d’autres facteurs majeurs sont intervenus simultanément : la relance post-pandémique, l’augmentation de l’immigration, la volatilité des taux d’intérêt et les droits de douane imposés par les États-Unis. Ainsi, le taux d’emploi des 15 à 64 ans au Québec est demeuré stable entre 2022 et 2025.

Pour ce qui est des perspectives, Anthony Migneault, chercheur à l’Institut du Québec, a évalué en 2025 que 18 % des salariés québécois, soit 810 000 personnes, étaient exposés à un risque d’automatisation par la robotique ou des applications d’IA. Au vu des avancées récentes de ces technologies, il est plausible que non seulement des emplois manuels routiniers, mais aussi de nombreux postes cognitifs non routiniers, soient appelés à disparaître ou à se transformer en profondeur.

Les experts peinent toutefois à formuler des projections fiables. L’ampleur et la rapidité du changement seront déterminantes. Si la transition s’opère au rythme des décennies passées, il s’agira d’une évolution progressive, dans la continuité des tendances illustrées par les graphiques 1 et 2. À l’inverse, une accélération marquée pourrait provoquer des ruptures majeures.



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