Célia Garcia redoute de voir sa mémoire lui faire défaut. Un mot difficilement prononcé, une seule tasse à café prise au lieu de deux, le nom d’un village oublié, et la peur s’installe de ne plus pouvoir rassembler les fragments de l’histoire familiale. Pourtant, cette ancienne comptable aujourd’hui âgée de 85 ans relate aisément, mardi 19 mai à son domicile de Toulouges (Pyrénées-Orientales), la fuite de ses parents, républicains espagnols, vers la France en 1939 ; leur séparation au fil des internements ; la précarité des camps ; le retour de son père, brisé par le travail dans une usine militaire en Allemagne ; et une enfance où, « on n’évoquait pas ces sujets à la maison, car papa estimait inutile de reparler de ce qui avait causé tant de souffrance ».
Puis il y a sa propre naissance, à Elne, le 14 février 1941, dans le château d’En Bardou, une imposante demeure Art nouveau entourée de champs, réaménagée en maternité d’urgence pendant la guerre grâce à Elisabeth Eidenbenz, une institutrice suisse devenue une figure majeure de l’humanitaire et reconnue Juste parmi les nations. Si Célia Garcia redoute la perte de ses souvenirs, c’est par crainte que ce pan essentiel de l’histoire sombre dans l’oubli. Celui de « Madame Elisabeth » et de cette maternité où, entre 1939 et 1944, des centaines d’enfants virent le jour, nés de mères espagnoles, juives ou tsiganes internées dans les camps de la région.
Resté longtemps dans l’ombre d’un oubli collectif jusqu’au début des années 2000, le site a été acquis par la municipalité en 2005 pour devenir un musée. Inscrit à l’inventaire des monuments historiques depuis 2013, le château devait faire l’objet de travaux de restauration afin de renforcer sa structure fragilisée par l’érosion du temps et la sécheresse – un projet de plus de 4 millions d’euros programmé dès avril. Cependant, trois semaines avant l’ouverture du chantier, Steve Fortel a remporté la mairie, le 22 mars.
Vous avez encore 83,96 % de cet article à découvrir. La suite est réservée aux abonnés.