À l’occasion de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions du 10 mai, direction la cité des Ducs, autrefois principal port négrier de France. C’est là que nous découvrons un duo nantais remarquable engagé pour la justice réparatrice : Pierre Guillon de Princé, héritier d’une lignée d’armateurs esclavagistes, et Dieudonné Boutrin, ardent militant martiniquais, descendant de personnes réduites en esclavage.
Depuis le 18 avril 2026, le Mât de la fraternité et de la mémoire se dresse à Nantes, porteur de puissants symboles, érigé grâce à l’action conjointe de Pierre Guillon de Princé et Dieudonné Boutrin. Devant ce monument, Pierre a prononcé des excuses officielles au nom de ses ancêtres impliqués dans l’esclavage à Saint-Domingue, en présence notamment de l’ambassadeur d’Haïti. Par ce geste, accompagné d’une contribution réparatrice, il a rompu un silence qui pesait sur la ville et la nation depuis des générations. Cette initiative, exceptionnelle en France, marque une étape significative dans le processus de réconciliation et de réparation mené par Pierre et Dieudonné.
Depuis leur première rencontre, ce tandem engagé anime des visites croisées du Mémorial de l’Abolition de l’esclavage sur le quai de la Fosse à Nantes. Leur action les a rapprochés d’autres « héritiers » de cette histoire, y compris des descendants d’esclavagistes britanniques comme la famille Trevelyan, première du Royaume-Uni à avoir présenté des excuses officielles dans les Caraïbes. Ensemble, ils défendent une cause qui leur tient à cœur : promouvoir la réconciliation et, avant tout, la justice réparatrice. Vingt-cinq ans après l’adoption de la loi Taubira en France, reconnaissant la traite et l’esclavage comme « crime contre l’humanité » – texte qui prévoyait initialement des mesures réparatrices – de nouveaux appels émergent, portés par l’Union africaine ou la CARICOM. En mars dernier, l’ONU a adopté une résolution présentée par le Ghana, qualifiant l’esclavage de « crime contre l’humanité le plus grave », abordant également la question des réparations.
À 86 ans, Pierre, et Dieudonné, 61 ans, poursuivent leurs initiatives à travers l’association La Coque Nomade Fraternité et la Fédération internationale des héritiers de l’esclavage, fondées récemment avec des partenaires civils issus des Caraïbes, de l’Angleterre et du monde lusophone. Leur ambition : rendre cette mémoire plus visible et mettre en lumière l’héritage et les blessures laissés par quatre siècles d’esclavage sur nos sociétés, nos identités et nos consciences. D’autres projets de Mât de la fraternité sont en cours à Bristol et dans plusieurs villes à travers le monde. Inspirées par l’exemple de Pierre, des familles nantaises issues d’armateurs songent aujourd’hui à rompre le silence et à s’exprimer publiquement…
Un reportage réalisé par Céline Develay-Mazurelle à Nantes, en compagnie de Dieudonné Boutrin, Pierre Guillon de Princé, l’historien Bernard Michon, Laura Trevelyan et John Dower – cofondateurs de l’organisation Heirs of slavery –, Marie-Annick Gournet, vice-présidente associée de l’université de Bristol experte en justice réparatrice, et Aïssata Seck, directrice de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage.
Pour approfondir :
– À propos de l’association La Coque Nomade Fraternité créée à Nantes par Dieudonné Boutrin
– À découvrir : le Mémorial de l’Abolition de l’Esclavage sur le quai de la Fosse à Nantes
– Au sujet de l’organisation Heirs of Slavery fondée par Laura Trevelyan et John Dower, descendants de familles esclavagistes britanniques à la Grenade
– Découvrez les recherches du projet Repairs mené par l’Agence nationale de la recherche, coordonné entre autres par Magalie Bessone, Myriam Cottias, Elisabeth Cunin et Jessica Balguy
– Informations sur la Fondation pour la mémoire de l’esclavage et le programme des commémorations des 25 ans de la loi Taubira
– Pour consulter la base de données Esclavage Indemnités rassemblant les informations sur les indemnisations accordées aux familles esclavagistes françaises lors de l’abolition en 1849 et en 1825 à Haïti, dans le cadre du projet Repairs
– À propos de la conférence Reimagining Higher Education as Accountable Partners in Repair and Transformation organisée le 19 mai 2026 à Bristol par Marie-Annick Gournet, vice-présidente associée de l’université de Bristol en charge de la justice réparatrice
– À retrouver : notre reportage de 2019 à Nantes, retraçant la mémoire de l’esclavage colonial. Un travail d’Inès Edel-Garcia.
