Des films aux tapis rouges, la clope redevient cool et glamour : faut-il s’en inquiéter ? – Edition du soir Ouest-France – 05/06/2026


Beyoncé en plein concert, Swann Arlaud à Cannes, Léna Situations au Met Gala… Toutes ces stars se sont affichées publiquement en train de fumer, et elles sont loin d’être seules. La clope fait son retour en force en tant qu’accessoire à l’image glamour et cool. Au point d’anéantir les progrès faits en matière de lutte contre le tabagisme ? Décryptage.

Costume sombre et démarche nonchalante, Swann Arlaud foule le tapis rouge de Cannes le 20 mai 2026 pour présenter le film d’Emmanuel Marre Notre Salut. Si le long-métrage fait sensation sur la Croisette, l’acteur surprend en s’en grillant une en haut des marches. L’image n’a rien d’une anecdote cannoise. Swann Arlaud est loin d’être la seule personnalité à s’afficher cigarette aux lèvres avec désinvolture. Ces dernières années, la clope fait un retour en force dans l’industrie culturelle, que ce soit dans les soirées hollywoodiennes, sur les réseaux sociaux et même à l’écran.

Beyoncé, Charli XCX, Léna Situations… Les stars s’affichent avec des clopes

En 2023, Beyoncé fume en plein concert de son Cowboy Carter Tour à Paris. L’instant est immortalisé et partagé sur son compte Instagram. La même année, une photo de Justine Triet, récompensée pour Anatomie d’une chute au festival de Cannes, fait sensation. Publiée dans Libération, elle montre la réalisatrice palme d’Or dans une main, cigarette dans l’autre.

En 2024, la chanteuse espagnole Rosalia partage sur son compte Instagram le cadeau qu’elle a offert à son amie Charli XCX : un bouquet composé de paquets de cigarettes. Cette année, une photo de la pop star britannique a fait le tour des réseaux sociaux : elle apparaît en pleine pause clope lors des Golden Globes avec les acteurs stars de la série Heated Rivalry, Hudson Williams et Connor Storrie.

Toujours en 2026, Léna Situations prend la pause au très prisé Met Gala de New York une cigarette à la main aux côtés de… Charli XCX, encore elle. Le cliché a été partagé par l’influenceuse française sur son con compte Instagram avec la légende « What a fun niiiiiiiiight » (« Quelle soirée amusante »).

Mais la cigarette ne se cantonne pas aux réseaux sociaux et tapis rouges. Les stars n’hésitent pas à s’afficher en une de magazines avec leur dose de nicotine. Dernier exemple en date : la couverture de l’édition printemps de Vanity Fair. Assise sur un canapé, jambes écartées, la femme d’affaires et influenceuse américaine Kylie Jenner s’allume une cigarette en plantant ses yeux dans l’objectif.

Dans les clips, les exemples ne manquent pas non plus. Celui de Die With A Smile, chanson interprétée par Bruno Mars et Lady Gaga, montre la chanteuse jouant du piano tout en fumant. Quant à celui de Manchild, il comprend une scène où Sabrina Carpenter grille une cigarette sur le toit d’une voiture filant à toute allure, dans une image d’Épinal des road movies américains. La clope est d’ailleurs un accessoire régulièrement associé à la pop star dans les photos diffusées par les médias.

La glamourisation est « une méthode vieille comme le monde pour l’industrie du tabac »

Cette glamourisation est « une méthode vieille comme le monde pour l’industrie du tabac », souligne à Ouest-France Hervé Martini, médecin addictologue et secrétaire général de l’association Addictions France. « Nous avons tous en tête le portrait d’Audrey Hepburn qui fume une cigarette », prend-il comme exemple. Mais ce retour au premier plan du tabagisme l’interpelle et le préoccupe.

D’autant que la cigarette est aussi très présente à l’écran, que ce soit dans les films ou les séries. Aux États-Unis, l’association antitabac Truth Initiative relève que 80 % des œuvres nommées dans la catégorie « Meilleur film » en 2025 et 2026 comprenaient des scènes de tabagisme. L’association française Contre-feu note, quant à elle, que la comédie Anora, qui a remporté l’Oscar du meilleur film en 2025, comptabilise « 14 minutes de cigarettes à l’écran », soit « l’équivalent de 28 spots publicitaires ».

Audrey Hepbun dans « Breakfast at Tiffany’s » de Blake Edwards en 1961. (Photo : PARAMOUNT PICTURES/Photo12 via AFP)

Les films français ne sont pas en reste. Pour L’Amour Ouf, de Gilles Lellouche, « on compte l’équivalent de 22 spots » publicitaires, note encore Contre-feu. En 2021, la Ligue contre le cancer a publié une étude portant sur 150 films français diffusés entre 2015 et 2019. Elle révèle que « 90,7 % des films présentent au moins un événement (personne en train de fumer), un objet (cigarette, cendrier…), ou un discours (discussion autour du tabac) ». Autre chiffre clef : « Le tabac est présent en moyenne 2,6 minutes à l’écran par film (2,5 % du temps d’un film), soit l’équivalent de 6 spots publicitaires par film en moyenne. »

« Nous avons l’impression de faire face à une offensive », souligne Hervé Martini. « Même s’il n’existe pas de contrats qui stipulent que dans tel film, telle personne doit fumer telle cigarette », nuance-t-il. En revanche, les influenceurs et influenceuses « sont sollicités par l’industrie notamment pour promouvoir les cigarettes électroniques », précise-t-il. La cible des cigarettiers, ce sont « les jeunes », assure le médecin.

« La cigarette fait encore et toujours totalement partie des scénarios »

« Si la cigarette est tant présente aujourd’hui sur nos écrans, c’est parce que l’industrie du tabac s’est efforcée de lui donner un rôle, a dénoncé Marion Catellin, directrice de Contre-feu, l’alliance contre l’industrie du tabac à l’occasion du festival de Cannes 2025. Durant des décennies, elle a massivement investi dans la pop culture pour présenter la cigarette comme un produit cool, glamour ou héroïque. Bien qu’officiellement interdites, ces stratégies ont fonctionné puisque la cigarette fait encore et toujours totalement partie des scénarios. » Dans les films et séries, le tabagisme peut venir « renforcer le côté rebelle d’un personnage », expose Hervé Martini.

Le rôle donné à la cigarette à l’écran nourrit aussi les idées reçues contre lesquelles les addictologues luttent dans leur travail. « Il y a personnages qui, lorsqu’ils sont en colère ou stressés, sortent pour prendre une cigarette », note Hervé Martini. Or, « la première chose que les gens viennent vous dire quand ils veulent arrêter de fumer, c’est que c’est de cette manière qu’ils gèrent leur stress », pointe le médecin.

« Les images diffusées à l’écran risquent d’anéantir ces progrès »

Le tabagisme dans les films et séries peut aussi influencer l’inconscient des spectatrices et spectateurs en leur donnant envie de fumer, dénoncent les associations antitabac. « 58 % des jeunes interrogés pensent que la présence de tabac à l’écran peut inciter à fumer », selon un sondage Ipsos, mené entre le 14 janvier 2021 et le 20 janvier 2021, auprès de 585 personnes entre 18 et 24 ans, et cité par la Ligue contre le cancer.

Aux États-Unis, Truth Initiative indique « 43 % de ceux qui envisagent d’arrêter de fumer affirment que ces images rendent la chose plus difficile ». « Nous avons réalisé d’énormes progrès dans la réduction du tabagisme chez les jeunes, mais les images diffusées à l’écran risquent d’anéantir ces progrès », a alerté Jessica Rath, la vice-présidente du Truth Initiative Schroeder Institute.

Le tabagisme en baisse en France et aux États-Unis

L’enjeu est évidemment de santé publique. « Le tabac est responsable de plus de 68 000 décès prématurés, soit 11 % de la mortalité totale », selon une étude de Santé publique France pour l’année 2023.

En France, les chiffres de la consommation de tabac sont plutôt encourageants, y compris parmi les jeunes générations. « Moins d’un adulte sur cinq fume quotidiennement. Et cette baisse elle est encore plus significative chez les jeunes puisque l’expérimentation du tabac a été divisée par quatre chez les collégiens et par deux chez les lycéens en quinze ans », détaille Marc-Antoine Douchet, chargé d’études à l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT). « Le tabagisme quotidien a été divisé par cinq, ajoute-t-il. Nous sommes aux alentours de 5 % de tabagisme quotidien chez les lycéens. Et nous observons également une baisse des quantités moyennes consommées. »

Cette baisse est le résultat de « politiques publiques menées » depuis de nombreuses années, relève Marc-Antoine Douchet, interrogé par Ouest-France. « Que ça soit l’interdiction de fumer dans les lieux collectifs, l’interdiction de la publicité, le paquet neutre, les politiques de prévention », précise-t-il.

Aux États-Unis aussi, la consommation de tabac diminue. Le tabagisme chez les adultes américains est passé « de 10,8 % de la population en 2023 à 9,9 % en 2024 »,d’après une étude publiée mardi dans la revue scientifique NEJM Evidence.

« Nous avons besoin que l’industrie du divertissement fasse partie de la solution »

S’ils sont signe d’espoir, ces chiffres sont toutefois à nuancer, explique Hervé Martini. Les films, séries et publications Instagram des stars se diffusent à travers la planète, y compris « auprès de populations qui n’ont pas forcément les mêmes niveaux d’accès à l’information et à la prévention » qu’en France et aux États-Unis. Par ailleurs, en France, le tabagisme des jeunes diminue « très fortement dans les catégories socioprofessionnelles élevées, chez les étudiants et les élèves des lycées généraux, analyse-t-il. En revanche, chez les jeunes apprentis déscolarisés, le tabagisme quotidien reste important. Parce qu’ils ont moins accès à la prévention. »

S’il est trop tôt pour mesurer les effets de ce regain de notoriété de la cigarette sur la consommation de tabac, associations et médecins restent vigilants et alertent. Pour la vice-présidente du Truth Initiative Schroeder Institute, « nous avons besoin que l’industrie du divertissement fasse partie de la solution, et non qu’elle soit une source de rechute ou de recrutement pour la prochaine génération de consommateurs de nicotine ».





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