Le 29 mai 2026, Lyhanna, collégienne de 11 ans, disparaît à Fleurance, dans le Gers. Son corps est retrouvé peu après. Le principal suspect, Jérôme Barella, était déjà connu de la justice : mis en cause dans plusieurs procédures pour viols ou violences sexuelles sur mineures, il n’avait jamais été entendu. Une plainte pour viol avait pourtant été déposée en août 2025 par la mère d’une enfant de 10 ans. Neuf mois plus tard, aucune audition n’avait eu lieu. Le parquet de Toulouse s’était dessaisi au profit de celui d’Auch, qui avait transmis le dossier à la gendarmerie de Lectoure (Gers) puis plus rien. La mère, qui relançait régulièrement les services, s’était même vue menacer d’une « main courante pour harcèlement ».
Ce blocage illustre une réalité que le grand public méconnaît. En matière criminelle, la loi impose une instruction judiciaire obligatoire avant tout passage devant une cour criminelle. Concrètement, une victime de viol traverse d’abord une première audition en tant que partie civile, puis des auditions de témoins et de proches suivent, avant qu’une première comparution de la personne mise en cause n’intervienne, souvent au bout de trois à quatre ans. Vient ensuite le délai d’audiencement : le temps d’attente avant l’audience proprement dite.
« Les délais d’audiencement sont catastrophiques », constate Marion Driot, avocate pénaliste. « La cour criminelle du Val-de-Marne affiche par exemple plus d’un an et demi d’attente. » Résultat : certains dossiers s’étirent sur sept ou huit ans, de la plainte au jugement. Durant tout ce temps, les prévenus peuvent se retrouver en détention provisoire, tandis que les victimes revivent leur traumatisme à chaque convocation. « Avoir des rappels de dossier tous les ans, c’est traumatisant. La situation est maltraitante tant à l’égard des parties civiles que des personnes mises en cause », souligne l’avocate.
La France, lanterne rouge européenne
Derrière cette saturation, un sous-investissement structurel. La France ne compte que 3,2 procureurs pour 100 000 habitants (chiffres 2023), contre une médiane européenne de 11,2, selon la Commission européenne pour l’efficacité de la justice (CEPEJ). « Les cabinets croulent sous les procédures. Le manque de personnel est terrible à tous les échelons de la justice », résume Marion Driot.
Les chiffres confirment l’ampleur du décrochage : en 2021, 94 % des affaires de viol ont été classées sans suite ; entre 2016 et 2024, les plaintes pour viol sur majeures ont été multipliées par trois, tandis que les condamnations n’ont progressé que de 30 %. Le Conseil supérieur de la magistrature a rappelé le 9 juin que « le budget ne permet pas à la justice d’assumer ses nouvelles missions ni de faire face aux urgences qui lui sont confiées ».
Des annonces à chaud jugées insuffisantes
Face à l’émotion nationale, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a ordonné le réexamen de 70 000 plaintes pour violences sexuelles sur mineurs et évoqué de possibles sanctions contre les magistrats des parquets de Toulouse et d’Auch. Le Premier ministre Sébastien Lecornu a quant à lui annoncé un délai légal maximum de trois mois pour les actes essentiels d’enquête dès lors qu’un auteur est identifié. Pour Marion Driot, ces mesures passent à côté du problème : « Réexaminer 70 000 dossiers supplémentaires sera impossible faute de moyens, le mal est déjà fait. » L’avocate appelle à une réforme de fond : « La seule solution pour une justice pérenne, c’est de recruter des greffiers, des magistrats instructeurs, et de mettre tous les acteurs de la justice autour d’une table. Ce que Darmanin n’a pas fait. »