« L’urgence n’a pas été prise en compte. » Une série de dysfonctionnements des enquêteurs ont été pointés, lundi 22 juin, par les rapporteurs de la mission d’inspection déclenchée par la mort de la jeune Lyhanna, alors que le Premier ministre Sébastien Lecornu a promis de ne pas se « défausser » face à « une vérité d’une extrême gravité ».
Rédigé par l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) et celle de la justice (IGJ), le rapport très attendu dans cette affaire qui a suscité un émoi national a été remis au Premier ministre, puis publié « anonymisé ».
Il évoque « un cumul de pertes de temps et une absence de suivi de procédure, tant de la part du parquet que de la gendarmerie à l’arrivée de la procédure au parquet d’Auch », a déclaré le chef de l’IGJ Stéphane Nöel devant la presse à Matignon.
Jérôme Barella, principal suspect dans le viol et la mort de Lyhanna, 11 ans, disparue le 29 mai dans le Gers, n’avait jamais été inquiété jusque-là alors qu’il était notamment visé par une plainte déposée en août par la mère de Rosa, une enfant de 10 ans qui l’accuse de l’avoir violée « une cinquantaine de fois », d’après le rapport.
Cette plainte n’a « pas été traitée comme une procédure prioritaire » : « Le caractère sensible de la procédure n’a pas été relayé, la procédure n’a pas été orientée vers le bon service de gendarmerie », a détaillé Stéphane Nöel.
Il souligne aussi « une absence de prise en compte suffisante de l’urgence » au regard du profil de Jérôme Barella, qui faisait déjà l’objet de plusieurs plaintes pour agressions sexuelles et viols sur des enfants.
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Enquête contre le procureur d’Auch
Sur X, Sébastien Lecornu a estimé que la mission avait « établi une vérité d’une extrême gravité », à savoir que « la chaîne de protection a failli », en raison d’une « succession d’erreurs, de négligences, d’inactions et de mauvaises décisions ».
« La puissance publique ne se défaussera pas », elle doit « établir précisément les responsabilités et en tirer toutes les conséquences, y compris individuelles », a-t-il ajouté, laissant planer à nouveau la menace de sanctions, tout en assurant ne pas vouloir « jeter l’opprobre » sur la gendarmerie et la justice « dans leur ensemble ».
Dans un communiqué publié lundi, le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez a demandé « une enquête de commandement » pour faire la lumière sur les responsabilités de chaque intervenant » dans le traitement de la plainte de la petite Rosa en août 2025 et dit souhaiter la « mutation d’office » de deux gendarmes, qui n’exerceront plus dans la police judiciaire.
Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, s’était, lui, attiré les foudres de nombre de magistrats pour avoir pointé des dysfonctionnements individuels dès les premières heures, sans attendre les conclusions de la mission d’inspection.
Fragilisé par cette affaire qui a entraîné des appels à sa démission de La France insoumise (LFI) au Rassemblement national (RN) en passant par le Parti socialiste (PS), le garde des Sceaux répète ne pas porter de responsabilité politique, affirmant qu’au contraire, ses directives de donner la priorité au traitement des dossiers d’atteintes aux personnes – notamment la pédocriminalité – n’ont pas été pleinement appliquées. Les syndicats de magistrats pointent, eux, une avalanche de priorités et un manque criant de moyens.
Lundi soir, le garde des Sceaux a annoncé l’ouverture d’une enquête administrative contre le procureur d’Auch. « J’engage ce soir une procédure disciplinaire, une enquête administrative qui sera rendue avant la fin de l’été pour engager des sanctions qui seront à la hauteur des défaillances graves constatées pour le substitut du parquet d’Auch », a déclaré le ministre de la Justice sur TF1.
Gérald Darmanin a également fait état de « défaillances très importantes » dues « à des défaillances personnelles » et non à des manques de moyens.
Dans l’attente du résultat de cette enquête, attendu « avant la fin de l’été », ce magistrat s’est par ailleurs vu retirer par le garde des Sceaux « son habilitation à mener des enquêtes et traiter des dossiers s’agissant des mineurs », a ajouté l’entourage du ministre, qui a de nouveau évacué la question de sa démission.
Si elle confirmait des erreurs ou des fautes individuelles, cette enquête ouvre la voie à une saisine du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), qui donnera un avis avant une sanction prononcée par le garde des Sceaux.
Le gouvernement veut montrer que les premiers enseignements de cette affaire ont été tirés : le réexamen en urgence des 70 000 dossiers de plaintes touchant des enfants, avec le 14 juillet comme date butoir, a déjà abouti au placement de 134 personnes en détention provisoire pour violences sexuelles.
La mort de Lyhanna continue de nourrir une série de mobilisations pour réclamer une meilleure protection des victimes de violences sexuelles et sexistes. De nouveaux rassemblements étaient prévus lundi devant plusieurs tribunaux.
La colère des familles n’est pas non plus retombée. L’une d’entre elles va déposer plainte contre l’État pour « faute lourde » et saisir la Cour de justice de la République contre Gérald Darmanin.
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« Situation intenable »
Et, à un an de la présidentielle, les responsables politiques y vont de leurs propositions. De la castration chimique obligatoire pour Bruno Retailleau (Les Républicains) à de nouveaux crédits pour la justice à gauche.
« Si on en reste à des réponses individuelles, en désignant un ou deux boucs émissaires sans prendre à bras le corps ce fléau (…), on sera passé absolument à côté du sujet », a estimé dimanche le coordinateur de LFI Manuel Bompard.
Il y a « peut-être » des responsabilités individuelles, mais les métiers de la justice sont « dans une situation intenable », a commenté la patronne des Écologistes Marine Tondelier, Sébastien Chenu (RN) déplorant, lui, que « Gérald Darmanin soit toujours en place ».
L’exécutif est sous pression pour qu’un texte vienne répondre à l’urgence : une loi dite « intégrale » de 78 articles portée par une centaine de députés de la gauche et de la coalition gouvernementale.
Lundi, Sébastien Lecornu a redit vouloir en priorité renforcer le projet de loi sur la protection de l’enfance « lors d’un tout prochain conseil des ministres ».
Appelant à une réforme globale assortie de moyens renforcés, des associations féministes et de défense de l’enfance ont réagi au rapport des rapporteurs de la mission d’inspection, affirmant que les dysfonctionnements pointés du doigt dans l’affaire Lyhanna sont le reflet de « problèmes systémiques ».
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« Réponse coordonnée et dotée de moyens »
Ce pré-rapport décrit un fonctionnement qui n’est pas propre aux parquets et aux brigades de Toulouse et d’Auch, ont souligné lors d’une conférence de presse les associations (Face à l’inceste, la Fondation des femmes, la CGT) de la coalition qui réclame une « loi intégrale contre les violences sexuelles », rejointes par la collectif SOS Périscolaire.
« C’est le fonctionnement normal de services d’enquête et d’une justice qui souffrent de carences structurelles (manque de formation, manque de moyens, manque d’effectifs…) », soulignent-elles.
« Les inspecteurs pointent des dysfonctionnements individuels alors que c’est un système qui crée ces dysfonctionnements », a réagi la réalisatrice du film « Les Chatouilles », Andrea Bescond.
Les associations appellent à se rassembler tous les lundis soir devant les tribunaux en France et devant le ministère de la Justice à Paris pour réclamer une « loi intégrale » contre les violences faites aux femmes et aux enfants jusqu’au 4 juillet. Ce jour-là, elles appellent aussi à des manifestations en France. Si le gouvernement ne promeut pas une loi globale, elles reprendront le 7 septembre, a annoncé Andréa Bescond, arborant un T-shirt « On ne lâche rien ».
La coalition critique l’intention du gouvernement d’ajouter des mesures dans le projet de loi protection des enfants qui doit être examiné mi-juillet à l’Assemblée, jugeant qu’il veut « diviser les associations ».
« Seule une réponse coordonnée, interministérielle et dotée de moyens conséquents permettra un changement de paradigme », ont-elles affirmé.
Avec AFP
