Il y a dans le dossier des stups en pagaille, des conversations sacrément cryptées, de nombreux déplacements en voiture, de fréquentes locations de chambres d’hôtels à Marseille via des intérimaires et des dénégations en cascade, celles de Félix Bingui, dernier interrogé, ce vendredi 29 mai, dans l’affaire Yoda qui mobilise le tribunal de Marseille depuis quinze jours.
Polo écru, jeans, cheveux rasés, verbe posé et répliques polies : celui que tout le monde a surnommé « le Chat » ou « Féfé », et que certains ont parfois présenté comme violent ou menaçant, est apparu tranquille face à ses juges.
Pendant plus de cinq heures, il a répondu aux interrogations du tribunal correctionnel de Marseille.
« Je vais vous poser la question que j’ai posée à tous vos coprévenus, attaque la présidente. Est-ce que vous reconnaissez les faits ? » La réponse du prévenu tombe aussitôt : « Non, je ne reconnais pas les faits ! » Le tribunal lui demande quels sont ceux, parmi les 19 prévenus – trois, dont lui, sont détenus – assis à ses côtés dans le prétoire, qu’il connaît. « Sur tout le monde, je connais six à sept personnes », laisse tomber Félix Bingui. « Vous les définiriez comment ? », poursuit la présidente. « Ben, des amis ! », reprend le mis en cause.
Félix Bingui à la barre : « On m’a toujours fait passer pour la personne que je n’étais pas »
Pas de trafic à l’horizon : telle est sa version. De ceux qui sont désignés comme ses complices à divers titres dans le trafic de la cité de la Paternelle, l’un des plus lucratifs de la ville de Marseille qui pouvait rapporter entre 2021 et 2023 jusqu’à 100 000 euros par jour, il fait « des relations ». Ni des affidés ni des subalternes : « Je les croisais dans le quartier, mais c’était jamais calculé. » Il ne nie pas avoir sollicité « des services ». « Les services que je leur ai demandés, c’est de me récupérer moi. Y’a pas plus ! », assure-t-il.
Celui que l’accusation présente comme le chef d’orchestre de cette affaire nie avoir appartenu au « clan de Marignane ». Il nie aussi tout acte de menace ou de pression : « J’ai jamais été quelqu’un de violent ! » « On m’a toujours fait passer pour la personne que je n’étais pas… », insistera-t-il.
Sonorisations et écoutes téléphoniques au crible des enquêteurs
Quand une sonorisation laisse filtrer le surnom de « Fé », il explique qu’il est connu comme « Félix » : « Y’a vraiment que les personnes très proches qui m’appellent Fé ! » Et lorsqu’une écoute présente un de ses amis comme son « soumis », quand une connaissance évoque « la peur bleue »de ceux qui l’accompagnent parfois, il le conteste avec fermeté. Il accuse « les réseaux sociaux » d’avoir bâti une légende dans son dos : « Ce ne sont pas les seules personnes qui parlent de moi. Ce ne seront pas les dernières, mais je peux rien faire à ça moi ! »
Il ne se sent pas davantage responsable de l’assassinat en Espagne, dans la station balnéaire de Salou, le 3 mai 2023, de son beau-frère, par une bande rivale : « C’est malheureux ce qui est arrivé, mais je n’y suis pour rien ! »
Argent, dette, stupéfiants et partie de poker
Quand il est question dans les écoutes de « récupérer les papiers », la présidente évoque un possible trafic de drogue. Il rectifie en disant : « Papiers, ça ne veut pas dire obligatoirement argent ». « C’est une dette d’argent » sur fond de « partie de poker », soutient-il.
Un peu plus loin, il cite : « Des affaires comme ça, on ne les met plus dans un box ». Et quand les questions du tribunal se font insistantes sur du « shit » ou de la « beuh« , voire des « go fast » qu’il aurait faits, « il n’en a plus le souvenir » ou affirme que son accusatrice « dit n’importe quoi ». Enfin, quand on le désigne comme « un tueur », il répond sans ciller : « Moi, j’ai jamais tué personne ! » Des accusations qui, pour lui, n’évoquent « que des bêtises ».
Difficile de nier également les nombreux voyages qu’il a effectués en Espagne, au Maroc ou à Dubaï, sans oublier de repasser régulièrement par la case Marseille. Il affirme en réponse qu’il pointait pour sa libération conditionnelle ou allait voir sa mère. Il dira même « ne pas fréquenter du tout les quartiers Nord », ni être le propriétaire de l’alimentation de la rue Thubaneau dans laquelle la justice le soupçonne d’avoir blanchi une partie de l’argent de la drogue.
Et si, chaque fois qu’il rentre d’Espagne, où il réside à partir de 2021 avec femme et enfants, il est accompagné de ceux qui sont sur le banc des prévenus avec lui, c’est un hasard. C’est en substance parce qu’ils allaient en soirée ou passaient du bon temps ensemble avec des filles. Rien d’illégal à l’entendre.
Félix Bingui, un prévenu qui a de la chance comme personne
« Vous vous déplacez énormément ! lui lance la présidente, un rien agacée. C’est quelque chose de récurrent. C’est difficile de vous suivre ! » « Je sortais d’une période de séjour en prison assez longue. Je voulais profiter », réplique l’intéressé.
« Mais vous vivez comment ? », reprend le tribunal. « Je vivais de mes économies, de la location, de l’achat et de la revente des voitures. J’ai eu aussi plus de 30 000 euros de gains de la Française des Jeux sur Côté Match ». Et dès lors qu’il voyage en avion, c’est souvent en Business class. « Heureux au jeu, heureux en surclassement ! », conclura le tribunal.
Réquisitoire ce lundi 1er juin.