Chaque dimanche, l’équipe de L’actualité vous invite à lire (ou à relire) dans son infolettre Rétroviseur un des reportages les plus marquants de la riche histoire du magazine. Vous pourrez ainsi replonger au cœur de certains enjeux du passé, avec le regard de maintenant.
Afin de se détourner de la guerre commerciale canado-américaine qui siphonne presque toute l’attention médiatique ces jours-ci, je pense que le moment est bien choisi pour braquer les projecteurs sur une entreprise québécoise qui diversifie ses marchés comme pas une.
Je parle ici de Couche-Tard, un mastodonte du dépanneur qui repart à la chasse : fin juillet, l’entreprise a annoncé une offre de plus de 12 milliards de dollars canadiens pour acheter le groupe Żabka, qui exploite plus de 13 000 dépanneurs en Pologne et en Roumanie. Le processus a débuté officiellement mercredi dernier, et si la transaction se concrétise, il s’agira de la plus importante jamais réalisée par Couche-Tard en 46 ans d’histoire. Rien de moins.
L’entreprise lavalloise, qui vaut aujourd’hui près de 75 milliards de dollars à la Bourse de Toronto et dont le réseau s’étend dans 27 pays, n’en est pourtant pas à sa première grosse bouchée. Elle a notamment réussi à acquérir CST Brands en 2017 et des centaines de stations-services de TotalEnergies en 2024 — les deux plus grosses transactions de Couche-Tard à ce jour. Elle a cependant échoué à mettre la main sur Carrefour (2021) et Seven & i, propriétaire des dépanneurs 7-Eleven (2025). En fait, la croissance par acquisitions fait partie de l’ADN de Couche-Tard depuis que son fondateur, Alain Bouchard — qui est aujourd’hui président exécutif du conseil d’administration —, lui a donné naissance.
En 1999, la journaliste de L’actualité Danielle Stanton décrivait déjà cet entrepreneur comme un « Pac-Man vorace » qui gobe tout sur son passage. Dans son reportage intitulé « Le prince des dépanneurs », elle dépeint ce « Bleuet élégant et aux traits fins », âgé de 50 ans à l’époque, comme un dirigeant passionné, dur en affaires et surtout insatiable. « J’appelle régulièrement des indépendants pour leur demander : “Tu me vends ton dépanneur quand ?” », lui raconte-t-il, alors qu’il vient d’acheter les 976 dépanneurs du géant ontarien Silcorp.
En plongeant dans ce reportage, on découvre aussi un Alain Bouchard acharné et combatif. Avant d’avaler Silcorp, par exemple, il avait essuyé un refus, mais il est revenu à la charge, cette fois avec succès. « Il n’admet pas que les choses lui résistent », confie sa fille Karinne. « Si le plan A ne fonctionne pas, il a toujours un plan B ou C en réserve, ajoute Réal Plourde, un des premiers hauts dirigeants de l’entreprise. C’est un stratège. »
Lors de la parution de l’article, Couche-Tard impressionnait déjà avec ses 1 617 dépanneurs au Canada — Alain Bouchard rêvait à ce moment de mettre les pieds aux États-Unis — et ses 11 500 employés. L’entreprise compte aujourd’hui près de 17 300 dépanneurs un peu partout dans le monde, dont plus de 7 300 au sud de la frontière, et environ 145 000 employés. Et avec Żabka en ligne de mire, l’empire Couche-Tard pourrait s’agrandir encore davantage.
Le « prince des dépanneurs », devenu roi, a cédé son trône en 2014 ; Alex Miller est désormais président et chef de la direction. Mais de toute évidence, sa vision, elle, demeure intacte.
Karl Rettino-Parazelli, reporter à L’actualité
