Le Québec a distribué aux entreprises, en 2025, plus de 4 milliards de dollars en crédits d’impôt et plusieurs milliards en aide directe, par des programmes dont l’État a du mal à tracer les contours financiers. Les recettes fiscales provenant des entreprises se sont quant à elles élevées à 13 milliards de dollars.
Au-delà des cas médiatisés où des fonds publics se sont évaporés — C Series, diamants de la mine Renard —, les gouvernements demandent aux contribuables de juger leur « moyenne au bâton », comme l’a illustré François Legault, sans fournir de données précises. Lorsque la vérificatrice générale arrive à évaluer un dossier, telle la filière batterie en juin dernier, les constats sont durs.
Dans le privé, les investisseurs jugent la performance par le rendement. Or, battre les coûts d’emprunt des gouvernements, l’objectif des dernières années à Québec, n’est pas un but très ambitieux. Si l’État peut emprunter à des coûts plus faibles que ceux du privé, c’est parce qu’il refile la note aux contribuables quand les paris des politiciens échouent. Ce privilège devrait inciter à la prudence.
Réduire la taxe sur la masse salariale aurait un effet notable sur l’attractivité du Québec et aiderait les entreprises et les travailleurs qui en portent le fardeau.
L’État est mal placé pour choisir les entreprises qui auront du succès grâce à son aide, et les crédits d’impôt subventionnent souvent des activités économiques qui auraient eu lieu de toute façon. Ainsi, 80 % des dollars de crédits financent les salaires et stimulent l’emploi, en pleine pénurie de main-d’œuvre. Ces subsides déplacent de l’argent et des emplois au lieu d’en créer.
Jouer au premier ministre aide à comprendre pourquoi l’État agit ainsi.
Dans un bureau en haut d’une tour, vous comparez trois interventions économiques ayant le même coût budgétaire. Vous pouvez réduire la taxe sur la masse salariale pour toutes les entreprises. Ou créer un crédit d’impôt favorisant le développement d’une industrie innovante comme celle de l’intelligence artificielle. Ou encore soutenir les emplois menacés dans un secteur devenu moins compétitif.
La première option ne fait rêver personne. Pourtant, nombre d’experts de l’économie et de la finance (entre autres Robert Gagné de HEC Montréal et la Commission d’examen sur la fiscalité présidée par Luc Godbout, où j’ai siégé) considèrent que la taxe sur la masse salariale désavantage les entreprises québécoises par rapport à celles d’autres provinces : un écart du simple au double entre le Québec et les provinces comparables. La réduire aurait, longtemps après la fin de votre mandat, un effet notable sur l’attractivité du Québec et aiderait l’ensemble des entreprises et des travailleurs qui portent souvent le fardeau de cette taxe.
La deuxième vous garantit, en cas de succès, une aura de visionnaire : une industrie créée de toutes pièces, une rue à votre nom un jour. Même si les fonctionnaires craignent de ne pas pouvoir annuler ce crédit une fois l’industrie établie.
Quant à la troisième, elle est louable, mais contre-productive puisque l’industrie a besoin d’investir elle-même pour accroître sa productivité et rester compétitive. Mais il est difficile de motiver des acteurs qui ont accès à l’aide publique. Si vous n’agissez pas, vous aurez l’air de laisser tomber des travailleurs et des fleurons, et vous perdrez des circonscriptions dans certaines régions à la prochaine élection.
Depuis près de 50 ans, la plupart des premiers ministres choisissent la deuxième et la troisième option, qui engendrent des bénéfices visibles pour des groupes identifiables et dont les coûts diffus sont assumés par l’ensemble des contribuables ou amortis par des mesures comme une augmentation de l’impôt sur les sociétés. Certains gouvernements font même les deux à la fois : celui de Bernard Landry, par exemple, a « créé » l’industrie du jeu vidéo tout en essayant de sauver celle des courses de chevaux.
Comme premier ministre, si vous choisissez plutôt la réduction de la taxe sur la masse salariale, les lobbys d’industries de pointe vous accuseront de ne pas vouloir les aider.Â
C’est ce qui guide les décisions depuis la Révolution tranquille. Ça donne des fleurons et de nouveaux quartiers dont nous pouvons être fiers, comme la Cité du multimédia, mais à grand coût d’opportunité pour toutes les autres entreprises qui subissent des impôts structurellement plus élevés, tel le secteur manufacturier qui perd de la vitesse dans un contexte mondial très compétitif. Pendant ce temps, la croissance de la productivité est nettement inférieure à celle de pays comparables, notamment en Europe.
L’économie a des mécanismes naturels d’autorégulation semblables à ceux de la forêt. Dans une clairière, des espèces précoces comme le bouleau et le tremble cèdent la place à des essences plus robustes comme l’érable et le hêtre. Les champignons forment une infrastructure invisible sans laquelle les grands arbres ne pourraient pousser, un peu comme nos PME, cachées par les fleurons.
En intervenant pour choisir les gagnants, on modifie ces équilibres sans prévoir facilement les conséquences qui en découleront.
Cette chronique a été publiée dans le numéro de septembre 2026 de L’actualité, sous le titre « L’arbre qui cache la forêt ».