Il est temps de taxer les surprofits des pétrolières


Témoin engagé des questions sociales et environnementales depuis un quart de siècle, Karel Mayrand occupe aujourd’hui la fonction de président-directeur général à la Fondation familiale Trottier, une organisation dédiée à la valorisation de la science, de l’environnement, de l’éducation et de la santé.

Depuis le déclenchement du conflit en Iran, les familles québécoises et canadiennes doivent restreindre leurs dépenses pour faire face à la hausse du prix à la pompe, alors que les géants mondiaux du pétrole affichent des bénéfices historiques. La guerre impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran a mis à l’arrêt le détroit d’Ormuz, un passage stratégique par lequel transite un cinquième de la production mondiale de pétrole et de gaz. Ce contexte profite massivement à une industrie qui, une fois de plus, convertit la crise collective en profits privés. Il est urgent de passer à l’action — non pas avec des réductions de taxes sur le carburant, qui creusent le déficit public, mais bien grâce à un impôt sur les gains exceptionnels afin de responsabiliser ceux qui tirent avantage de la situation.

Les données mondiales donnent le tournis. Une étude menée par l’ONG Global Witness révèle que les six plus grandes compagnies pétrolières européennes — BP, Shell, TotalEnergies, Eni, Equinor et Repsol — ont totalisé 22 milliards de dollars américains de profits réunis au premier trimestre 2026, soit une croissance de 43 % par rapport à la même période un an plus tôt. À elle seule, Shell a enregistré 6,9 milliards de dollars, ce qui équivaut à 53 241 $ chaque minute.

Du côté d’Oxfam International, on estime que six des plus grandes sociétés privées du secteur, parmi lesquelles ExxonMobil, Chevron et ConocoPhillips, génèreront près de 3 000 $ par seconde en 2026, ce qui laisse entrevoir des profits annuels combinés autour de 94 milliards. Ces sommes ne résultent ni d’une meilleure gestion, ni de nouveaux investissements, ni d’avancées technologiques. Il s’agit bel et bien des fruits d’un conflit. Une manne imprévue, tombée avec les bombes.

La situation au Canada est tout aussi frappante. D’après le cabinet d’expertise Enverus, chaque augmentation de 10 $ du prix du baril procurera entre 25 et 30 milliards de dollars de revenus additionnels aux producteurs canadiens. Selon le Financial Times, le secteur pétrolier canadien pourrait engranger jusqu’à 90 milliards de dollars de bénéfices exceptionnels à cause de la guerre en Iran. Pendant ce temps, les chefs d’entreprise admettent ouvertement leur intention de reverser ces gains aux actionnaires — principalement américains —, au lieu de les réinvestir dans la production ou dans la transition énergétique. Suncor a ainsi redistribué 1,5 milliard de dollars à ses actionnaires dès le premier trimestre 2026, sous forme de rachats d’actions et de dividendes.

Face à ce constat, de nombreux États ont déjà adopté (ou examinent) des mesures d’imposition sur les bénéfices exceptionnels, alors que la pression sur les finances publiques ne cesse de croître. Le Royaume-Uni a introduit dès 2022 une taxe sur les superprofits pétroliers, à la suite de la crise en Ukraine. Celle-ci s’élève à 38 % en supplément de l’impôt habituel et a permis de collecter 6,8 milliards de livres sterling (12,7 milliards de dollars canadiens) entre 2022 et 2023. Cette disposition restera en vigueur jusqu’en 2030.

L’Italie a voté en février 2026 une taxe supplémentaire sur les sociétés énergétiques, applicable jusqu’en 2027. L’Espagne, l’Allemagne, le Portugal et l’Autriche ont envoyé une lettre conjointe à la Commission européenne pour réclamer la création d’une taxe à l’échelle de l’Union européenne, mettant en avant les « distorsions de marché » provoquées par la flambée des prix. Aux États-Unis, des parlementaires démocrates ont également proposé une législation similaire, soutenue par plus de 70 organisations environnementales et citoyennes.

En réponse au mécontentement croissant, le gouvernement Carney a opté pour une solution différente : suspendre la taxe fédérale d’accise sur l’essence de 10 ¢/litre pendant cinq mois, ce qui coûte 2,4 milliards de dollars au Trésor public. Cette mesure populaire est pourtant largement inefficace et inéquitable. Le ministre des Finances, François-Philippe Champagne, l’a lui-même admis : aucune sanction n’est prévue contre les commerçants qui augmenteraient leurs marges au détriment des consommateurs. Luc Godbout, titulaire de la Chaire en fiscalité et finances publiques à l’Université de Sherbrooke, est catégorique : « L’expérience démontre qu’une réduction de la taxe sur l’essence est souvent “captée” par les distributeurs/détaillants ». Autrement dit, ce sont les distributeurs qui récoltent la baisse, au détriment de l’État, qui devra combler le manque à gagner par de futurs impôts sur les citoyens.

En revanche, une taxe sur les profits exceptionnels n’engendre aucun coût pour l’État — elle génère au contraire de nouveaux revenus, au bénéfice du contribuable. Selon le Centre canadien de politiques alternatives, une telle mesure pourrait rapporter 600 millions de dollars immédiatement, et jusqu’à 9 milliards sur une année. Un sondage Léger mené en 2024 montrait d’ailleurs que 62 % des Canadiens étaient en faveur d’un tel impôt.

Grâce à ces milliards ainsi collectés, le gouvernement pourrait répondre aux besoins les plus critiques. Il serait possible de réduire le déficit fédéral, qui atteint plusieurs dizaines de milliards de dollars, sans couper dans les services publics. Un tel revenu permettrait aussi d’investir massivement dans la construction de logements abordables, alors que la crise du logement touche de plein fouet les familles à revenus faibles ou moyens. Les fonds pourraient également servir à restaurer les routes et les ponts anciens, essentiels à la sécurité des Québécois.

Le gouvernement pourrait aussi choisir de redistribuer directement ces fonds aux familles en difficulté, par le biais de crédits remboursables ou de versements directs. Avec 9 milliards de dollars, soit seulement 10 % des profits exceptionnels prévus, chaque foyer canadien — ils sont 16,8 millions — recevrait 536 $ par an, ou 10 $ chaque semaine, sans que cela ne coûte rien à l’État. Cela représente le double du montant de 5 $ par semaine qui serait économisé via la suspension de la taxe d’accise, en supposant que l’ensemble du rabais profite réellement aux consommateurs. Contrairement à la baisse de la taxe sur l’essence, qui favorise surtout les ménages aisés grands consommateurs de carburant, cette approche permettrait une redistribution mieux ciblée, par exemple en versant 100 $ par mois aux foyers les plus vulnérables.

Alors qu’elles reversent des profits colossaux à leurs actionnaires, les grandes pétrolières canadiennes réclament en parallèle un appui financier du gouvernement fédéral pour construire leur prochain pipeline. Ottawa et Edmonton sont actuellement en discussions pour un projet d’oléoduc en direction de la côte nord-ouest de la Colombie-Britannique, et les signaux émanant de la capitale fédérale indiquent que des fonds publics pourraient y être investis.

Si un nouveau pipeline est aussi lucratif, pourquoi l’industrie ne finance-t-elle pas le projet elle-même ? Elle bénéficiera en 2026 de 90 milliards de dollars en profits exceptionnels, issus directement des poches des Canadiens. Faut-il encore que les contribuables paient pour ces infrastructures par le biais de leurs impôts ? Où se situe la limite à l’appétit des compagnies pétrolières ?</p

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