La visite de Volodymyr Zelensky à Washington remet en lumière une question : les États-Unis et leurs alliés disposent-ils encore des capacités industrielles nécessaires pour soutenir un conflit de longue durée ? Face aux tensions provoquées par la guerre en Ukraine, les pays occidentaux investissent massivement dans la relocalisation de la production d’explosifs, symbole d’un retour des politiques industrielles et de la souveraineté économique.
Au-delà des discussions sur les livraisons d’armes à l’Ukraine, la visite de Volodymyr Zelensky à Washington met en évidence un enjeu économique majeur : les capacités industrielles des pays occidentaux. Selon le Wall Street Journal, au moins 24 projets de nouvelles usines d’explosifs sont actuellement en développement dans les pays membres de l’Otan. Une vague d’investissements qui traduit une profonde remise en question des choix industriels opérés depuis la fin de la Guerre froide.
Car le sujet dépasse largement les obus ou les missiles. Les filières de production des explosifs militaires ont quasiment disparu du paysage occidental. Pendant plusieurs décennies, les États-Unis et l’Europe ont privilégié les importations, convaincus qu’une mondialisation des chaînes de production était économiquement plus efficace. Cette logique a concerné le textile, la sidérurgie, la chimie… mais aussi les explosifs. Les conséquences sont aujourd’hui visibles. Les États-Unis ne produisent plus de TNT, tandis que l’Europe ne dispose plus que d’une seule usine, contre sept auparavant. Avec la guerre en Ukraine, cette dépendance est devenue un risque économique majeur. Les tensions sur les approvisionnements ont provoqué une envolée des prix. En seulement deux ans, le prix du TNT a presque été multiplié par quatre.
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Le retour du « reshoring », ou la relocalisation des productions stratégiques
Pour répondre à cette vulnérabilité, les gouvernements occidentaux injectent désormais des milliards de dollars afin de reconstruire une filière industrielle jugée stratégique. Aux États-Unis, trois nouvelles usines sont actuellement en construction dans l’Arkansas. Le Royaume-Uni prévoit également plusieurs nouvelles implantations d’ici à 2030. Ces investissements s’inscrivent dans une dynamique économique beaucoup plus large: celle du reshoring, autrement dit le rapatriement de productions considérées comme stratégiques. Après les semi-conducteurs, les batteries ou encore les terres rares, ce sont désormais les matériaux destinés à la fabrication des munitions qui deviennent une priorité des politiques industrielles occidentales.
L’objectif ne consiste plus seulement à assembler des missiles ou des obus. Les États cherchent désormais à maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur, depuis les matières premières jusqu’au produit fini. Une stratégie destinée à réduire les dépendances extérieures et à garantir la continuité de la production en cas de crise.
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La souveraineté industrielle devient un investissement économique
Cette stratégie soulève toutefois une question essentielle :comment relocaliser ces productions tout en restant compétitif ? La réponse marque une rupture avec les décennies précédentes. Pendant longtemps, la logique économique consistait à produire là où les coûts étaient les plus faibles. Aujourd’hui, les gouvernements acceptent un coût de production plus élevé si celui-ci permet de sécuriser leurs approvisionnements. La performance ne se mesure donc plus uniquement aux économies réalisées. Elle se mesure également à la capacité de continuer à produire lorsque les chaînes d’approvisionnement mondiales sont perturbées.
Mais reconstruire une industrie des explosifs représente un défi considérable. Les investissements sont très lourds, les normes de sécurité et environnementales particulièrement exigeantes et les procédures administratives peuvent durer plusieurs années. Le Wall Street Journal cite notamment le projet d’une usine en Suède : plus de deux millions de dollars ont déjà été consacrés aux études et aux autorisations, et près de cinq ans seront nécessaires avant le démarrage de la production. Dans le même temps, la Russie et la Chine avancent plus rapidement. Le Kremlin a notamment assoupli ses règles d’urbanisme depuis le début de la guerre afin d’accélérer la construction de nouvelles capacités de production.
Les États occidentaux n’ont donc d’autre choix que d’accompagner financièrement cette réindustrialisation. En prenant une part croissante dans le financement de ces investissements, ils considèrent désormais la souveraineté industrielle comme une forme d’assurance : celle de pouvoir continuer à produire lorsque les crises éclatent. Une logique qui pourrait demain s’étendre à de nombreux autres secteurs stratégiques de l’économie, bien au-delà de la seule industrie de défense.
