« Le savoir est avant tout une affaire d’êtres humains »: comment Wikimedia France veut faire basculer le Web vers un autre modèle, avec l’aide aussi des politiques


A l’occasion de la Wikimania, grande réunion annuelle du petit monde qui anime et fait vivre Wikipedia, l’association Wikimedia France a publié un livre blanc. Le résumé d’un projet pour renforcer le numérique, remettre l’humain au centre d’un objectif commun, d’un commun numérique essentiel. Plus qu’un programme, une vision venue des Lumières

Il n’y a pas de hasard. En ce mois de juillet, il est impossible de penser que la Cité des Sciences et de l’industrie de Paris a été choisie au petit bonheur la chance pour accueillir la Wikimania 2026. Cette grand-messe mondiale de la communauté des bénévoles qui portent Wikipedia est l’occasion de débats, de rencontres et d’échanges. Pour Wikimedia France, cette fête studieuse a aussi été l’opportunité calendaire de publier un livre blanc, sobrement intitulé Vers une société des communs.

Un constat, des outils communs, pour protéger, réfléchir et argumenter

Ce document d’une petite trentaine de pages est une première. “Depuis plusieurs années, notre mouvement Wikimedia est confronté à de nombreux sujets sur le numérique et la régulation”, nous explique Rémi Gerbet, directeur exécutif de Wikimedia France. Mais toujours l’organisation se retrouve à réagir. Alors que des projets de régulation du numérique se multiplient, aux niveaux européen et national, comme la loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, Wikimedia France a décidé “d’être proactive, d’être dans une posture de proposition” pour ne pas juste critiquer, mais contribuer à construire.

Rémi Gerbet, directeur exécutif de Wikimedia France © BFM Tech

C’est de là qu’est née l’idée de “rassembler toutes les idées et propositions qui existent dans le mouvement et d’en faire un document synthétique” à destination des “parlementaires, des équipes de campagne pour la prochaine présidentielle, mais aussi des administrations” ministérielles, internationales, de la recherche, avec qui Wikimedia travaille régulièrement. “Un petit livre d’argumentaire, de vision, de prospective” qui puisse aider à convaincre et à faire bouger les choses, faire germer des idées et mettre au centre du débat des idées fortes, mais souvent occultées, négligées, méconnues.

La stratégie du lobbying éclairé n’est pas totalement nouvelle. Si la “loi visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux” exclut explicitement Wikipedia et les encyclopédies collaboratives, ce n’est pas un hasard. “C’est un travail qui remonte à la première proposition de loi sur ce thème, en 2023, sur la majorité numérique”. A l’époque Wikimedia avait été “très active pour aller parler aux députés et aux ministres afin que Wikipedia ne soit pas touchée par cette loi”. Lorsque la loi est revenue cette année, “le travail avait déjà un peu été fait puisqu’ils ont repris directement l’amendement qui était déjà prévu en 2023.”

Le livre blanc de Wikimedia France utilise également des outils qui ont été développés au niveau de Wikimedia Foundation et partagés par Wikimedia Europe. C’est notamment le cas du “Wikipedia test”. Il est accessible en ligne à qui veut s’y frotter, et permet aux législateurs qui veulent concevoir une nouvelle loi qui touche au numérique, de répondre à une série de questions et de savoir si leur projet pourrait porter atteinte à Wikipedia. Pour éviter que les régulations de plus en plus strictes, qui réagissent souvent à des abus ou des risques réels, aboutissent à malmener les communs numériques.

Biens communs numériques et communs numériques: une définition
Wikimania France offre une définition claire et efficace de ces deux concepts. Ainsi, le bien commun numérique désigne “l’objet ou la ressource technique partagée elle-même (comme un article de Wikipédia)”. Tandis que “les communs numériques qualifient le système social et politique qui l’anime, unissant de manière indissociable la ressource, la communauté de bénévoles qui la fait vivre et ses règles de gouvernance”.

L’heure est venue de porter la voix d’un mouvement de fond

A la confluence de plusieurs mouvements, comme la communauté d’OpenStreetMap ou d’Open Food Facts, ou même de l’open source, Wikimedia France se veut le porte-étendard d’un mouvement large et complexe, celui du commun numérique, celui du savoir partagé. Un mouvement qui n’est pas “une exception, mais peut-être le meilleur représentant d’un autre modèle qui existe”, glisse Rémi Gerbet.

Le directeur exécutif de Wikimedia France analyse également le contexte pour justifier la publication de ses 28 recommandations. “Un créneau s’ouvre”, explique-t-il. “On a les sénatoriales en septembre, on a la présidentielle qui arrive”, continue-t-il. A ce calendrier s’ajoute un mouvement de fond, porté notamment par des questions de “souveraineté, d’autonomie numérique”, par le “fait qu’il faut qu’on se détache de ces plateformes américaines qui malheureusement peuvent tout couper”.

Wikimedia France
Wikimedia France © BFM Tech

Mais la souveraineté est aussi une affaire citoyenne aux yeux de Rémi Gerbet. Il précise qu’elle ne passe pas uniquement par “cette course à ‘on a le plus de géants industriels et techniques’ », il faut « changer de positionnement”, affirme-t-il. Et d’expliciter de suite: “Les communs, c’est une troisième voie économique déjà théorisée par Elinor Ostrom, il y a plus de 20 ans. C’est quelque chose qui existe, qui est fiable.”

De cette théorie éprouvée par les faits, par l’existence même de Wikipedia, le directeur exécutif de Wikimedia France envisage un futur et un renouveau, où chacun jouerait un autre rôle, où l’État lui-même devient un “État réseau, un État qui soutient, un État qui aide”, mais qui “n’intervient pas dans la gouvernance du commun”.

Une redistribution des rôles, une vision centrée sur l’humain et ce qui est essentiel. “C’est cette dynamique qu’on veut encourager”, assure-t-il. Il faut, selon lui, “se dire qu’on est capable d’imaginer, de faire basculer le web vers un autre modèle si les forces politiques aussi adhèrent progressivement à cette idée-là.”

Faire évoluer le droit pour protéger et renforcer les communs

L’association voit en effet bien au-delà de la protection de Wikipedia. Elle porte en son sein des projets, égrenés pour certains au fil des « recommandations » de son livre blanc. Le premier, qui est vital au bon fonctionnement de Wikipedia, est le “pseudonymat”, autrement dit le fait que des personnes puissent être connues seulement par un pseudonyme en ligne.

Les hommes politiques « font souvent une confusion entre pseudonymat et anonymat”, relève-t-il, avant de préciser que le premier est “une condition essentielle à la liberté d’expression”. De même qu’on ne “porte pas sa carte d’identité sur son front quand on se balade dans la rue », il faut faire en sorte que les pseudonymes soient protégés. Son explication est choquante de simplicité. « Tous les jours, en France ou ailleurs, on a des Wikipédiens (des bénévoles qui travaillent pour l’encyclopédie en ligne, NDLR) qui sont menacés”. Parfois même “directement sur leur lieu de travail, parce qu’ils sont Wikipédiens ».

Des cas de ce genre, Rémi Gerbet en observe une dizaine par an, en France. Des bénévoles visés en ligne, dans un message sur X, ou à travers un long post dans un blog où les auteurs « décrivent comment ils veulent exterminer un Wikipédien ». Or, pour porter plainte, le Wikipédien en question doit fournir sa vraie identité, et pas seulement son pseudonyme, ce qui revient à donner ses nom et prénom à quelqu’un qui l’a menacé… « Si on veut protéger les communautés en ligne, les lanceurs d’alerte, etc. », rebondit Rémi Gerbet, « il doit y avoir un mécanisme qui permette effectivement de déposer plainte sous pseudonymat. L’identité est connue évidemment de la police et de la justice, mais n’est jamais communiquée à la personne qui attaque ou qui menace le plaignant ».

Un droit au savoir et au partage

Au-delà la protection, requise dans des cas heureusement rares, Wikimedia France aimerait « inscrire la contribution aux communs numériques (et par extension aux logiciels libres qui en partagent la gouvernance)”, lit-on à la proposition 25, “comme un nouveau droit social et civique ». Autrement dit, faire en sorte qu’il soit non seulement plus facile de contribuer à des communs numériques, mais également qu’il soit encouragé à le faire. « Si on inscrivait cela comme un droit, une personne aurait le droit, en tant que citoyen, de prendre un peu de son temps, même sur le temps de travail, pour contribuer à des communs qui servent à la collectivité, à toute la communauté française et au-delà« , explique-t-il.

Ce serait également un moyen de valoriser une expertise, une activité. « J’ai des contributeurs qui me disent: ‘je suis au RSA’. Alors pourquoi est-ce que Wikipedia ne ferait pas partie des actions reconnues comme ouvrant droit au RSA? », interroge Rémi Gerbet. Contribuer à l’encyclopédie, source de référence à qui 74% des Français font confiance, « est une action à grande valeur sociale », assène-t-il.

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Ainsi, l’association aimerait que l’État consacre la notion de commun au sein du Code civil, que cette notion soit « protégée juridiquement ». Par exemple, illustre-t-il, « dans le cadre de Wikipedia, on défend soit des contributeurs individuellement, soit on défend l’organisation, le mouvement, mais on ne défend pas juste l’idée du commun qu’est Wikipedia dans son ensemble, sa communauté, sa gouvernance, sa ressource. » Le directeur exécutif explique que lui et ses équipes travaillent à la rédaction d’un projet de loi « pas du tout finalisé » en ce sens, qu’ils pourraient soumettre. Si le commun numérique est le premier concerné, Rémi Gerbet rappelle également que dans le livre blanc de Wikimedia, l’objectif est également de constituer un « commun naturel ». Cela permettrait de protéger les fleuves, sites précieux, etc. Toujours avec un même triptyque en tête: « une ressource, une communauté, une gouvernance ».

Car, ces recommandations ne sont pas un programme numérique clé en main pour les éventuels candidats intéressés. Wikimedia n’est pas un acteur politique au sens partisan du terme, mais bien un acteur de la polis, de la communauté humaine.

A l’heure où la désinformation ronge les repères, à l’heure où l’IA amplifie ce problème, met à mal les médias traditionnels et compliquent également la tâche des Wikipédiens, il est essentiel, comme nous le disait Jimmy Wales, cofondateur de Wikipedia, à l’occasion de la Wikimania parisienne, de rappeler que l’encyclopédie collaborative n’est pas une aventure technologique. De ce point de vue, elle se résume “à une base de données et un site web”, souriait-il. « La véritable histoire de Wikipedia, c’est que le savoir est avant tout une affaire d’êtres humains. » Un « prolongement des idéaux des Lumières », précisait-il. Une ambition, résumée en quelques mots: « rendre le savoir accessible à chacun… »



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