Si les élections de mi-mandat entraînent souvent des pertes pour le parti présidentiel, les prochains midterms pourraient se jouer sur de nouveaux enjeux, notamment sur l’intelligence artificielle, sur l’omniprésence du pouvoir des géants de la tech et sur la pression que les data centers exercent sur les ressources naturelles, notamment en eau. Décryptage.
Souvenez-vous, il y a un peu plus d’un an, lors de l’investiture de Donald Trump pour son second mandat, la cérémonie avait surtout été marquée par la présence massive de figures de la tech. Mark Zuckerberg, Jeff Bezos, Elon Musk et d’autres milliardaires du secteur s’y affichaient aux côtés du nouveau président américain, illustrant une proximité de plus en plus visible entre pouvoir politique et « Big Tech ».
Un signal discret mais assumé d’une influence grandissante. Le monde de la tech est désormais un acteur politique à part entière, comparable aux industries historiques comme la pharmacie ou l’énergie. Elle agit à la fois sur la loi, via un lobbying évalué à plusieurs millions de dollars par an, et sur les élections, en finançant campagnes et comités d’influence… une présence qui s’intensifie encore avec l’essor de l’intelligence artificielle.
Cette concentration de pouvoir alimente aussi les critiques. Peter Thiel, président du conseil d’administration de Palantir et ancien membre du conseil d’administration de Meta, affirmait déjà que Google « avait plus de pouvoir sous Obama qu’Exxon sous Bush ». C’est dire à quel point la firme compté. « Les géants de la tech exercent aujourd’hui une influence excessive sur les politiques publiques », estime Isabel Sunderland, chercheuse et responsable des politiques et de la réforme technologique au sein de l’organisation Issue One, interrogée par BFM Tech.
Selon elle, ces entreprises ont façonné les décisions publiques à leur avantage grâce à un lobbying intensif au niveau fédéral et local, mais aussi via des dons politiques et des mécanismes de « porte tournante » entre secteur privé et administration. Et elles pourraient bien peser dans les prochaines élections de mi-mandat, les fameuses « midterms », prévues dans quelques mois aux États-Unis.
« Les géants de la tech font pencher la balance politique en leur faveur. À l’approche des élections de mi-mandat, de puissants ‘super PAC’ soutenus par le secteur technologique s’efforcent de bloquer les candidats qui prônent des politiques technologiques responsables et sûres. Le secteur a tout intérêt à faire échouer les mesures qui le tiendraient pour responsable, et gagner en influence politique est l’un des moyens les plus efficaces d’y parvenir », détaille Isabel Sunderland.
À vrai dire, ce n’est pas seulement l’influence des magnats de la tech qui comptera, mais bien celle de l’ensemble du secteur. Entre des plateformes de réseaux sociaux plus puissantes que jamais, l’influence politique de certains grands patrons et l’implantation massive de data centers à travers tout le pays… ces enjeux pourraient enflammer la vie politique américaine dans les prochaines semaines.
« Data centers are bad »
Et l’une de ces questions a déjà mis le débat public en surchauffe ces derniers temps: la place croissante des centres de données dans l’économie numérique, et surtout dans le développement de l’intelligence artificielle. Loin d’être des enjeux distants et abstraits, ils suscitent de plus en plus d’inquiétudes à cause de leur impact énergétique et écologique.
« La consommation électrique des centres de données aux États-Unis devrait être considérable dans les années à venir. Cependant, les annonces régulières de nouveaux projets et d’annulations de projets existants rendent difficile d’estimer précisément le nombre de centres de données qui seront construits et leur consommation électrique » souligne Théodore J. Kury, directeur des études énergétiques à l’Université de Floride, dans The Conversation.
Dans ce contexte, responsables politiques comme citoyens débattent du coût de l’énergie, de la hausse des prix de l’électricité et de la pression exercée sur un réseau national… déjà fortement sollicité. Dans les faits, entre septembre 2024 et septembre 2025, le prix moyen de l’électricité résidentielle aux États-Unis a augmenté de 7,4%, et les prévisions annoncent de nouvelles hausses supérieures à l’inflation avant la fin 2026.
Avec des revenus réels globalement stables, ces augmentations pèsent surtout sur les ménages modestes et se répercutent sur toute l’économie via la hausse des coûts pour les entreprises. À plus long terme, la demande d’électricité pourrait croître de 25% d’ici 2030, tandis que la consommation des centres de données pourrait presque tripler, jusqu’à représenter près de 12% de l’électricité du pays.
Des chiffres qui inquiètent de plus en plus les riverains de ces centres de données. Depuis plusieurs mois, la contestation des infrastructures numériques s’intensifie aux États-Unis. Selon le projet Data Center Watch, mené par 10a Labs, les mobilisations se multiplient dans les réunions publiques locales et les commissions budgétaires, devenues des foyers centraux d’opposition à ces projets. Les médias locaux ou nationaux rapportent de plus en plus régulièrement l’arrestation de citoyens par les forces de l’ordre lors d’un conseil municipal ou d’une réunion publique parce qu’ils s’étaient opposés à la construction d’un data center, ou parfois pour avoir simplement parlé plus longtemps qu’ils n’y étaient autorisés contre ce genre de projet.
Cette contestation gagne en visibilité, portée notamment par la célèbre activiste environnementale Erin Brockovich. Elle a lancé une plateforme participative accompagnée d’une carte interactive recensant les centres de données et les nuisances associées (consommation d’eau, pression sur les réseaux électriques ou encore impact sur la qualité de vie) afin de documenter et rendre visibles les préoccupations des habitants
Aux États-Unis, la régulation des data centers est fragmentée. Il n’existe pas une seule autorité qui décide, mais un empilement de niveaux de pouvoir. Et ce n’est pas Lee Zeldin, à la tête de l’Environmental Protection Agency, qui dira le contraire. Le responsable rappelle que l’État fédéral ne peut pas se substituer aux décisions locales: « Dans dix cas sur dix, je ne vais pas affirmer que nous connaissons mieux la communauté locale que tous les habitants sur place. »
Il souligne aussi la diversité des projets: « On ne peut pas généraliser […] tout dépend de la manière dont l’accord est conclu. » Dans les faits, l’EPA, la puissante agence de protection de l’environnement joue aujourd’hui surtout un rôle consultatif. « L’EPA n’est pas la partie qui négocie mais nous sommes heureux de nous impliquer […] pour partager notre expertise technique », précise-t-il, confirmant que l’essentiel des arbitrages se fait ailleurs, entre autorités locales, États et acteurs privés.
Faut-il y cepedant y voir une forme de laisser-faire face aux géants de la tech? La question se pose. Politico rappelle en effet que Lee Zeldin a, tout au long de son mandat à la tête de l’Environmental Protection Agency, cherché à séduire l’industrie de l’IA. Cette proximité s’est notamment illustrée par un épisode controversé: l’utilisation de turbines à gaz sans autorisation sur un site de xAI dans le Tennessee. Un cas qui alimente les critiques de ceux qui dénoncent une régulation trop souple face à l’expansion rapide des infrastructures technologiques.
« L’IA va tout changer »
Même si les data centers cristallisent les tensions, entre manifestations et forte agitation sur les réseaux sociaux, ils ne sont pas les seuls points de crispation. La régulation de l’intelligence artificielle est également devenue un enjeu central. La question clé est de savoir s’il faut encadrer fortement l’IA ou laisser l’innovation progresser plus librement.
Ces dernières semaines, les discours célébrant la révolution de l’intelligence artificielle ne sont plus systématiquement accueillis par des applaudissements dans les universités américaines, mais souvent par des huées. La génération la plus exposée à cette technologie apparaît aussi comme l’une des plus sceptiques, voire hostiles, face à ses promesses.
À l’université d’Arizona, l’ancien PDG de Google Eric Schmidt a ainsi été hué après avoir affirmé que « l’IA va tout changer » et qu’elle s’imposerait dans l’avenir professionnel des étudiants. Une semaine plus tôt, à l’université du centre de la Floride, une intervention présentant l’IA comme « la prochaine révolution industrielle » a elle aussi été interrompue par des protestations, certains étudiants rejetant frontalement la technologie.
Une séquence qui révèle un malaise grandissant: une partie de la jeunesse américaine ne perçoit plus l’IA comme une promesse, mais comme une menace pour son avenir professionnel et social. De l’autre côté de l’Atlantique, ce scepticisme prend, en effet, de l’ampleur. Selon le site TrueUp, les licenciements dans le secteur pourraient atteindre 342.000 en 2026, contre 246.000 en 2025.
Une dynamique « partiellement » compensée par une hausse des recrutements début 2026, avec 13.500 embauches entre janvier et mai, contre 5.500 un an plus tôt, d’après le cabinet Challenger, Gray & Christmas. Mais pour beaucoup, ces chiffres confirment surtout que la révolution de l’IA s’accompagne déjà de profondes tensions sur le marché du travail.

Plusieurs élus américains alertent sur le risque de suppressions massives d’emplois liées à l’intelligence artificielle. Bernie Sanders a notamment averti que « l’intelligence artificielle pourrait transformer l’économie plus vite que l’industrialisation », en mettant en garde contre une vague de licenciements touchant en particulier les travailleurs peu qualifiés. Plusieurs propositions au Congrès visent ainsi à renforcer la formation professionnelle, adapter les programmes scolaires et financer la reconversion des salariés exposés à l’automatisation.
La sénatrice démocrate Elizabeth Warren insiste, elle aussi, sur l’urgence d’agir, estimant que les progrès rapides de l’IA pourraient « remodeler ou supprimer une grande partie des emplois ». Elle prévient: « Si l’IA peut bouleverser la moitié du marché du travail, nous ne pouvons pas attendre que les gens perdent leur emploi pour agir », ajoutant que « les entreprises qui profitent de l’IA devraient contribuer à amortir les perturbations ».
Du côté du camp Trump, la réponse est claire: l’intelligence artificielle crée des emplois et les investissements massifs dans le secteur constituent une opportunité majeure pour les États-Unis. Donald Trump l’a résumé sans détour: « Nous allons entrer dans l’âge d’or de l’Amérique ».
Dans cette logique, le projet « Stargate » illustre cette stratégie industrielle à grande échelle. Porté notamment par SoftBank, OpenAI et Oracle, il vise à développer des infrastructures dédiées à l’intelligence artificielle aux États-Unis. L’investissement annoncé atteint environ 500 milliards de dollars sur quatre ans, avec le Texas comme principal centre d’implantation.
Alors qu’entre les “tech bros”, l’administration Trump, les salariés de la tech, les étudiants, les communautés locales, les défenseurs de l’environnement et, plus largement, l’ensemble des citoyens américains, les considérations liées à l’univers de la tech prennent une ampleur croissante, les débats deviennent de plus en plus âpres.
Qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle, des data centers, des réseaux sociaux ou encore de l’emploi, ces sujets structurent désormais des fractures politiques profondes au sein de la société américaine. Dans ce contexte, il est loin d’être exclu que certains sièges lors des prochaines élections à travers le pays se joueront, au moins en partie, sur ces questions… devenues centrales dans le débat public américain.