Changer le système, pas les applications


Observateur privilégié des enjeux sociaux et environnementaux depuis 25 ans, Karel Mayrand est aujourd’hui président-directeur général de la Fondation familiale Trottier, vouée à la promotion de la science, de l’environnement, de l’éducation et de la santé.

Imaginez si votre ordinateur tournait encore sous Windows 95. Vous pourriez changer de navigateur, mettre à jour vos applications, acheter un nouveau clavier, rien n’y ferait. Le problème ne résiderait pas dans les logiciels, mais plutôt dans le système d’exploitation. C’est exactement là où en est notre économie. Depuis 40 ans, on nous propose de nouvelles applications — un gouvernement plus à gauche, un autre plus à droite, une réforme fiscale ici, un plan de relance là — sans jamais toucher au système lui-même. Ce système, c’est le néolibéralisme : libéralisation des marchés, privatisation des services, réduction du rôle de l’État, primauté du capital sur le travail et sur la nature. Or, ce modèle n’est plus en mesure de répondre aux défis de notre époque. Il a atteint les limites de sa vie utile.

Le capitalisme néolibéral repose sur le paradoxe suivant : il excelle à créer de nouveaux besoins et à produire des biens de consommation, mais échoue à combler nos besoins fondamentaux. En 2023, près de 1,25 milliard de téléphones intelligents ont été vendus dans le monde. Qui a vraiment besoin d’un iPhone 17 ? Pendant ce temps, une crise du logement sévit presque partout en Occident et l’itinérance se répand dans nos villes. Au Canada, une personne sur quatre a souffert d’insécurité alimentaire en 2023. Ce n’est pas un accident. C’est la logique du système. La maximisation du profit l’emporte sur les besoins fondamentaux.

Le système échoue également à répartir la richesse. Depuis 2020, les cinq hommes les plus riches du monde ont doublé leur fortune, selon Oxfam. À l’inverse, cinq milliards de personnes se sont appauvries durant la même période. Une grande part des fonds publics injectés depuis 2020 pour relancer l’économie n’a pas servi à accroître la productivité réelle ni le bien-être collectif. Elle a surtout dopé les rendements financiers et enrichi les détenteurs de capital. On a sauvé le système en creusant ses inégalités. La même chose s’était produite lors de la crise de 2008.

Le modèle tient aussi sur une béquille fragile : la dette. La croissance repose sur le crédit privé et l’endettement public, un phénomène exponentiel depuis la crise de 2008. En 2024, la dette publique mondiale a atteint un record historique de 102 billions de dollars américains, selon les Nations unies, soit 92 % du PIB mondial cette année-là. En incluant les dettes des ménages et des entreprises, la dette mondiale a atteint en 2025 la somme astronomique de 348 billions de dollars américains, ou 308 % du PIB de la planète, selon l’Institut de la finance internationale. Cela signifie que ces dettes privées et publiques, qui continuent de s’accumuler, sont aussi élevées que la valeur de tous les biens et services produits à l’échelle mondiale non pas pendant une année, mais trois… Un tel modèle n’est pas soutenable à long terme.

Mais la dette la plus lourde est celle que nous ne comptabilisons pas dans nos bilans : la dette écologique. Le capitalisme néolibéral construit sa prospérité en détruisant les systèmes naturels — le climat, la biodiversité, les sols, les océans — qui sont pourtant le fondement de toute activité économique. Les coûts sont réels, mais ils sont refilés aux générations à venir. L’économiste Paul Hawken l’a formulé avec force : « Nous pillons le futur, le vendons au présent, et nous appelons ça le PIB. »

Enfin, au-delà des chiffres, il y a ce que le modèle fait aux gens. En monétisant notre attention, en concevant délibérément des plateformes numériques qui créent une dépendance, le capitalisme néolibéral a transformé nos cerveaux en ressources à exploiter. Cette « économie de l’attention » a un coût pour notre santé mentale et notre vie sociale. Le résultat : une épidémie de solitude, d’anxiété et de décrochage civique. Ce système qui aliène les personnes qu’il est censé servir a perdu sa raison d’être.

Heureusement, nous ne sommes pas condamnés à y être soumis. Des économistes travaillent depuis des années à concevoir des solutions de rechange sérieuses, appuyées sur des données et des valeurs démocratiques.

Thomas Piketty et le World Inequality Lab publiaient la semaine dernière le Global Justice Report, un document qui tranche radicalement avec les demi-mesures habituelles. Sa thèse centrale est qu’il est possible de concilier bien-être universel et habitabilité planétaire, mais seulement si trois transformations se produisent simultanément : décarbonisation rapide des systèmes énergétiques, réduction substantielle de notre empreinte matérielle, et compression draconienne des inégalités de revenu et de patrimoine. Le rapport propose des mesures modélisées dans un cadre quantifié et cohérent, avec des trajectoires chiffrées de 2026 à 2100.

Le modèle fait converger le revenu brut moyen par habitant à 60 000 euros (un peu moins de 100 000 dollars canadiens) par année dans tous les pays d’ici 2100 — comblant un écart actuel de 1 à 16 entre l’Afrique subsaharienne et l’Amérique du Nord. La part de la richesse mondiale détenue par les 50 % les plus pauvres passerait de 2 % à 30 %, pendant que celle des milliardaires s’effondrerait, passant de 6 % à 0,05 %. Au total, 89 % de la population mondiale doublerait son revenu d’ici la fin du siècle, tout en travaillant environ deux fois moins d’heures qu’aujourd’hui.

Pour arriver à ce résultat, le rapport propose un impôt mondial progressif sur la fortune atteignant 20 % annuellement pour les milliardaires, un impôt sur le revenu culminant à 90 % aux échelons les plus élevés, et la création d’un fonds mondial de justice mobilisant 10,3 % du PIB mondial par année de 2026 à 2060. Ces fonds permettraient de presque tripler les budgets de l’éducation et de la santé, les faisant passer de 13 % à 38 % du PIB mondial. Même dans les pays riches, ce financement doublerait pratiquement. Le modèle permettrait aussi de limiter le réchauffement planétaire à 1,8 °C d’ici 2100, contre plus de 4 °C si les politiques actuelles perdurent. Le rapport montre que les ressources existent pour financer la transition climatique, l’éducation et la santé pour tous ; elles sont simplement concentrées dans les mains d’une infime minorité. Redistribuer l’argent n’est pas punir les riches. C’est bâtir une économie au service des humains.

Bien qu’ambitieuse, la proposition du World Inequality Lab est loin de relever de l’utopie. Elle est le résultat de recherches rigoureuses fondées sur une conception de l’économie où le profit ne prime pas la qualité de vie humaine. Le World Inequality Lab a déjà réfléchi aux mesures concrètes à prendre. Il propose une nouvelle architecture financière mondiale et une feuille de route que les pays peuvent suivre. Cette feuille de route inclut des mesures que le Canada pourrait mettre en place, comme une hausse du salaire minimum, la réduction de la semaine de travail, la présence de travailleurs dans les conseils d’administration des entreprises ou une fiscalité plus progressive tant pour le revenu que pour le patrimoine. Ces propositions semblent peut-être révolutionnaires, mais elles sont réalisables, tout comme l’ont été la création du système de santé universel, l’établissement de la semaine de 40 heures ou l’instauration de l’impôt sur le revenu, qui étaient tous considérés comme impossibles à une certaine époque.  

On oublie que les systèmes économiques sont des créations humaines. Ils ont été inventés, négociés, imposés. L’ordre économique de l’après-guerre a été conçu à Bretton Woods en trois semaines, en juillet 1944. Le New Deal a transformé le capitalisme américain en quelques années, au cœur de la Grande Dépression. Et le néolibéralisme lui-même — qu’on nous présente comme une loi de la nature — s’est imposé en une décennie dans les années 1980, sous l’impulsion de Thatcher, de Reagan et des institutions financières internationales.

On nous répète que « there is no alternative » — la formule fétiche de Margaret Thatcher. C’est faux. John Stuart Mill, l’un des fondateurs de l’économie politique classique, posait dès 1848 la distinction essentielle dans son livre Principles of Political Economy : « Les lois et conditions de la production de la richesse participent de la nature des vérités physiques. […] Il n’en va pas de même de la distribution des richesses. Celle-ci est affaire d’institutions humaines uniquement. »

Ce que nous produisons est contraint par des réalités physiques. Comment nous le partageons — et à qui profite notre économie — est un choix. Il est temps d’en faire un autre.



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