Comment les motos enduro KTM contourneraient discrètement les normes antipollution


Selon une enquête menée pendant six mois par un consortium de dix médias européens, les motos tout-terrain KTM sortiraient d’usine dans une configuration bridée pour l’homologation, puis seraient systématiquement débridées et reprogrammées chez des concessionnaires agréés dans plusieurs pays.

En 2024, un homme contacte Climate Whistleblowers (CW), une petite ONG parisienne fondée en 2023 pour défendre les lanceurs d’alerte climatiques. Cadre depuis vingt ans dans l’industrie de la moto et ancien compétiteur dans le domaine, il signale que KTM, le constructeur autrichien leader mondial du tout-terrain, commercialiserait ses motos d’enduro homologuées pour la route dans une configuration volontairement dégradée pour satisfaire aux tests d’homologation européens, avant de les modifier chez les concessionnaires pour les livrer aux clients. Cette pratique, dit-il, n’est pas un secret dans le milieu mais les autorités de régulation, elles, n’en savent rien.

CW monte alors un consortium de dix rédactions européennes, pour investiguer le sujet, dont Le Monde, Der Spiegel, El País… Pendant six mois, ces médias enquêtent conjointement, en partie sous couverture, auprès de quinze concessionnaires agréés KTM dans sept pays (France, Allemagne, Autriche, Espagne, Italie, Belgique et Royaume-Uni), avant de confirmer ce que le lanceur d’alerte avait décrit.


Passer la publicité

Selon les informations de ce consortium, les KTM EXC 250 et 300 cm³ et EXC-F 350, 450 et 500 cm³ quittent l’usine bridées, filtre à air étouffé, sonde lambda active, catalyseur en place, calculateur limité. Même chose pour leurs équivalents Husqvarna TE et FE et GASGAS EC et EC-F, deux marques appartenant au même groupe. Cette configuration leur permet de passer les tests d’homologation Euro 5+.

La discrète modification en concession

Pour autant, aucun client ne repart avec ces motos : avant chaque livraison, les concessionnaires remplacent le filtre à air par un modèle ouvert à débit maximal, retirent la sonde lambda, suppriment ou changent le catalyseur, démontent les tubes de recirculation des gaz d’échappement et reprogramment le calculateur via un logiciel fourni par KTM. Les pièces et le logiciel arrivent directement de KTM en kit. Selon un distributeur français interrogé sous couverture par Le Monde, l’ultime opération informatique pour débrider les motos «prend trente secondes». Des employés de certaines concessions recevraient même une formation annuelle de KTM sur la procédure. Les clients eux, repartent avec un certificat de conformité décrivant la version bridée homologuée pas la moto qu’il a entre les mains, allégrement remodifiée.

Pour vérifier ces informations, l’International Council on Clean Transportation (ICCT), l’ONG à l’origine du Dieselgate, a mandaté l’Université tchèque des sciences de la vie de Prague pour tester, en labo et sur piste, une KTM 300 EXC débridée. Les résultats, publiés en même temps que l’enquête journalistique, montrent que le modèle écrase largement les limites légales : les concentrations d’hydrocarbures atteignent 14.000 à 16.000 ppm, contre 16 à 17 ppm sur le certificat d’homologation, et le taux de monoxyde de carbone (CO) 4 à 5%, là où le document indique 0%. Pour les particules fines, non encadrées pour les motos mais comparées au seuil Euro 7 des voitures, les niveaux explosent plus de 200 fois la limite, au point de saturer les appareils de mesure, tandis que le bruit grimpe jusqu’à 111,6 dB, soit l’ordre de grandeur d’une tronçonneuse ou d’un concert de rock.

Les chercheurs tchèques estiment que les niveaux relevés exposent directement riverains et usagers de la route à des risques accrus pour les voies respiratoires et le système cardiovasculaire, tout en aggravant le réchauffement climatique via les émissions de méthane. Ils insistent aussi sur le fait que sont mises entre les mains de conducteurs parfois peu expérimentés, des machines bien plus puissantes et réactives que ne le laisse croire leur homologation officielle.

KTM conteste ces informations

D’un point de vue légal, le règlement européen 168/2013 sur la réception des véhicules à deux ou trois roues interdit toute modification substantielle après homologation, impose aux constructeurs d’intégrer des dispositifs anti-manipulation, et oblige KTM à alerter les autorités dès qu’elle a des raisons de croire que des véhicules non conformes circulent sur le marché. L’enquête du consortium ne trouve aucune trace d’une telle démarche de la part du constructeur.


Passer la publicité

Interrogé par le consortium, KTM conteste toute irrégularité. Le groupe affirme livrer toutes ses enduros KTM, Husqvarna et GASGAS à ses concessionnaires dans un état strictement conforme à l’homologation routière, et assure que les motos sont vendues aux clients exclusivement dans cette configuration. Les modifications évoquées, soutient le constructeur, ne seraient réalisées qu’à la demande expresse de clients souhaitant un usage en compétition, après achat, avec perte assumée de l’homologation routière. Quant aux tests d’émissions sur une KTM 300 EXC débridée, la marque fait valoir qu’ils portent sur une configuration qui, selon elle, ne correspond pas à l’état de livraison en usine et n’est pas destinée à rouler sur route.



Source link

Articles liés

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Derniers articles